l
était une fois un roi et une reine qui avaient deux
beaux garçons : ils croissaient comme le jour, tant
ils se faisaient bien nourrir. La reine n'avait jamais d'enfant
qu'elle n'envoyât convier les fées à
leur naissance ; elle les priait toujours de lui dire ce
qui leur devait arriver.
Elle
donna naissance à une belle petite fille, qui était
si jolie, qu'on ne la pouvait voir sans l'aimer. La reine
ayant bien régalé toutes les fées qui
étaient venues la voir, quand elles furent prêtes
à s'en aller, elle leur dit
«
N'oubliez pas votre bonne coutume et dites-moi ce qui arrivera
à Rosette. » (C'est ainsi que l'on appelait la petite
princesse.)
Les
fées lui dirent qu'elles avaient oublié leur
grimoire à la maison, qu'elles reviendraient une
autre fois la voir.
«
Ah ! dit la reine, cela ne m'annonce rien de bon ; vous
ne voulez pas m’affliger par une mauvaise prédiction.
Mais, je vous en prie, que je sache tout ; ne me cachez
rien. »
Elles
s'en excusaient bien fort, et la reine avait encore bien
plus envie de savoir ce que c'était. Enfin, la plus
jeune des fées lui dit :
«
Nous craignons, madame, que Rosette ne cause un grand malheur
à ses frères ; quels ne meurent dans quelque
affaire pour elle. Voilà tout ce que nous pouvons
deviner sur cette belle petite fille : nous sommes bien
fâchées de n'avoir pas de meilleures nouvelles
à vous apprendre. »
Elles
s'en allèrent, et la reine resta si triste, si triste,
que le roi s'en aperçut à sa mine. Il lui
demanda ce qu'elle avait : elle répondit qu'elle
s'était approchée trop près du feu,
et qu'elle avait brûlé tout le lin qui était
sur sa quenouille.
«N'est-ce
que cela ?» dit le roi.
l
monta dans son grenier et lui apporta plus de lin qu'elle
n'en pouvait filer en cent ans.
La
reine continua d'être triste : il lu' demanda ce qu'elle
avait. Elle lui dit qu'étant au bord de la rivière,
elle avait laissé tomber sa pantoufle de satin vert
dans le cours d'eau.
«
N'est-ce que cela ? » dit le roi.
Il
envoya quérir tous les cordonniers de son royaume,
et apporta dix mille pantoufles de satin vert à la
reine.
Celle-ci
continua d'être triste : il lui demanda ce qu'elle
avait. Elle lui dit qu'en mangeant de trop bon appétit,
elle avait avalé sa bague de noce, qui était
à son doigt. Le roi découvrit qu'elle mentait
car il avait caché cette bague, et lui dit :
«
Ma chère femme, vous mentez ! voilà votre
bague que j'ai cachée dans ma bourse. »
Dame
! elle fut bien attrapée d'être prise à
mentir (car c'est la chose la plus laide du monde), et elle
vit que le roi boudait. C'est pourquoi elle lui dit ce que
les fées avaient prédit de la petite Rosette,
et que s'il savait quelque bon remède, il le dît.
Le
roi s'attrista beaucoup. Il avoua enfin à la reine
:
«
Je ne sais point d'autre moyen de sauver nos deux fils,
qu'en faisant mourir Rosette. »
Mais
la reine s'écria qu'elle n'y survivrait pas.
On
apprit cependant à la reine qu'il y avait dans un
grand bois un vieil ermite, qui couchait dans le tronc d'un
arbre, que l'on allait consulter de partout. « Il faut que
J'y aille aussi, dit la reine, les fées m'ont annoncé
le mal, mais elles ont oublié le remède. »
Elle
monta de bon matin sur une belle petite mule blanche, toute
ferrée d'or, avec deux de ses demoiselles, qui avaient
chacune un joli cheval. Quand elles furent auprès
du bois, la reine et ses demoiselles descendirent de cheval
et se rendirent à l'arbre où l'ermite demeurait.
Il n'aimait guère voir des femmes ; mais quand il
reconnut la reine il lui dit :
«Soyez
la bienvenue ! Que me voulez-vous ? »
lle
lui conta ce que les fées avaient dit de Rosette,
et lui demanda conseil. Il lui répondit qu'il fallait
cacher la princesse dans une tour, sans qu'elle en sortît
jamais. La reine le remercia, lui fit une bonne aumône,
et revint tout raconter au roi.
Quand
le roi sut ces nouvelles, il fit rapidement bâtir
une grosse tour. Il y mit sa fille et, pour qu'elle ne s'ennuyât
point, le roi, la reine et les deux frères allaient
la voir tous les jours.
L'aîné
s'appelait le grand prince, et le cadet, le petit prince.
Ils aimaient leur soeur passionnément car elle était
la plus belle et la plus gracieuse que l'on eût jamais
vue, et le moindre de ses regards valait mieux que cent
pistoles.
Quand
elle eut quinze ans, le grand prince dit au roi : «Ma soeur
est assez grande pour être mariée : n'irons-nous
pas bientôt à la noce ? »
Le
petit prince en dit autant à la reine, mais Leurs
Majestés leur firent des réponses évasives.
Mais
le roi et la reine tombèrent malades. Ils moururent
tous deux le même jour.
La
cour s'habilla de noir, et l'on sonna les cloches partout.
Rosette était inconsolable de la mort de sa maman.
Quand
le roi et la reine eurent été enterrés,
les marquis et les ducs du royaume firent monter le grand
prince sur un trône d'or et de diamants, avec une
belle couronne sur sa tête, et des habits de velours
violet, chamarrés de soleils et de lunes. Et puis
toute la cour cria trois fois :
«
Vive le roi ! » L'on ne songea plus qu'à se réjouir.
Le
roi et son frère décidèrent « A présent
que nous sommes les maîtres, il faut retirer notre
soeur de la tour où elle s'ennuie depuis longtemps.
» Ils n'eurent qu'à traverser le jardin pour aller
à la tour, qu'on avait bâtie la plus haute
que l'on avait pu car le roi et la reine défunts
voulaient qu'elle y demeurât toujours.
Rosette
brodait une belle robe sur un métier qui était
là devant elle -, mais quand elle vit ses frères,
elle se leva et prit la main du roi, lui disant :
«
Bonjour, sire ! Vous êtes à présent
le roi, et moi votre petite servante. Je vous prie de me
retirer de la tour où je m'ennuie fort. »
Et,
là-dessus, elle se mit à pleurer. Le roi l'embrassa,
et lui dit de ne point pleurer -, qu'il venait pour l'ôter
de la tour, et la mener dans un beau château. Le prince
avait ses poches pleines de dragées, qu'il donna
à Rosette.
«
Allons, lui dit-il, sortons de cette vilaine tour !
Le roi te mariera bientôt ! Ne t'afflige point !»
Quand
Rosette vit le beau jardin tout rempli de fleurs, de fruits,
de fontaines, elle demeura si étonnée qu'elle
ne pouvait pas dire un mot, car elle n'avait encore jamais
rien vu d'aussi beau. Elle regardait de tous côtés
-, elle marchait, elle s'arrêtait ; elle cueillait
des fruits sur les arbres, et des fleurs dans le parterre
: son petit chien, appelé Frétillon, qui était
vert comme un perroquet, qui n'avait qu'une oreille, et
qui dansait à ravir, allait devant elle, faisant
jap, jap, jap, avec mille sauts et mille cabrioles.
Frétillon
réjouissait fort la compagnie. Il se mit tout d'un
coup à courir dans un petit bois. La princesse le
suivit et fut émerveillée de voir, dans ce
bois, un grand paon qui faisait la roue et qui lui parut
si beau, si beau, qu'elle n'en pouvait détourner
ses yeux.
Le
roi et le prince arrivèrent auprès d'elle,
et lui demandèrent à quoi elle s'amusait.
Elle leur montra le paon, et leur demanda ce que c'était
que cela. Ils lui dirent que c'était un oiseau dont
on mangeait quelquefois.
«Quoi !
dit-elle, on ose tuer un si bel oiseau, et le manger ?
Je vous déclare que je ne me marierai jamais qu’au
roi des paons, et quand j’en serai la reine, j’empêcherai
bien que l'on en mange. »
'on
ne peut dire l'étonnement du roi. «Mais, ma soeur,
lui dit-il, où voulez-vous que nous trouvions le
roi des paons ?
-
Où il vous plaira, sire ! Mais je ne me marierai
qu'à lui ! »
Après
avoir pris cette résolution, les deux frères
la conduisirent à leur château, où il
fallut apporter le paon, et le mettre dans sa chambre. Les
dames qui n'avaient pas encore vu Rosette, accoururent pour
la saluer : les unes lui apportèrent des confitures,
les autres du sucre ; les autres des robes d'or, de beaux
rubans, des poupées, des souliers en broderie, des
perles, des diamants.
Pendant
qu'elle causait avec des amis, le roi et le prince songeaient
à trouver le roi des paons, s'il y en avait un au
monde. Ils s'avisèrent qu'il fallait faire un portrait
de la princesse Rosette ; et Ils le firent faire si beau,
qu'il ne lui manquait que la parole et lui dirent :
«
Puisque vous ne voulez épouser que le roi des paons,
nous allons partir ensemble, et nous irons le chercher par
toute la terre. Prenez soin de notre royaume en attendant
que nous revenions. »
Rosette
les remercia de la peine qu'ils prenaient -, elle leur dit
qu'elle gouvernerait bien le royaume, et qu'en leur absence
tous son plaisir serait de regarder le beau paon et de faire
danser Frétillon. Ils ne purent s'empêcher
de pleurer en se disant adieu.
Voilà
les deux princes partis, qui demandaient à tout le
monde :
«
Ne connaissez-vous point le roi des paons ?
-
Non, non !»
Ils
passaient et allaient encore plus loin. Comme cela, ils
allèrent si loin, si loin, que personne n'a jamais
été si loin.
ls
arrivèrent au royaume des hannetons : il ne s'en
est point encore tant vu ; ceux-ci faisaient un si grand
bourdonnement que le roi avait peur de devenir sourd. Il
demanda à celui qui lui parut le plus raisonnable
s'il ne savait point en quel endroit il pourrait trouver
le roi des paons.
«
Sire, lui dit le hanneton, son royaume est à trente
mille lieues d'ici. Vous avez pris le plus long chemin pour
y aller.
-
Et comment savez-vous cela ? dit le roi.
-
C'est, répondit le hanneton, que nous vous connaissons
bien, et que nous allons tous les ans passer deux ou trois
mois dans vos jardins. »
Voilà
le roi et son frère qui prirent le hanneton bras
dessus, bras dessous : en guise d'amitié, ils dînèrent
ensemble. Ils virent avec admiration toutes les curiosités
de ce pays-là, ou la plus petite feuille d'arbre
vaut une pistole. Après cela, ils partirent pour
achever leur voyage, et comme ils savaient le chemin, ils
ne mirent pas longtemps. Ils voyaient tous les arbres chargés
de paons, et tout en était si rempli qu'on les entendait
crier et parler de deux lieues.
Le
roi disait à son frère
«Si
le roi des paons est un paon lui-même, comment notre
soeur prétend-elle l'épouser ? Il faudrait
être fou pour y consentir. Voyez la belle alliance
qu'elle nous donnerait, des petits paonneaux pour neveux.»
Le
prince n'était pas moins en peine : «C'est là,
dit-il, une malheureuse fantaisie qui lui est venue dans
l'esprit. Je ne sais où elle a été
deviner qu'il y a dans le monde un roi des paons. »
Quand
ils arrivèrent à la grande ville, ils virent
qu'elle était pleine d'hommes et de femmes, mais
qui avaient des habits faits de plumes de paon, et qu'ils
en mettaient partout comme une fort belle chose. Ils rencontrèrent
le roi qui allait se promener dans un beau petit carrosse
d'or et de diamants, que douze paons menaient à toute
bride. Ce roi des paons était si beau, si beau, que
le roi et le prince en furent charmés : il avait
de longs cheveux blonds et frisés, le visage blanc,
une couronne de queue de paon. Quand il les vit, il jugea
que puisqu'ils avaient des habits d'une autre façon
que les gens du pays, il fallait qu’ils fussent étrangers
; et pour le savoir, il arrêta son carrosse, et les
fit appeler.
Le
roi et le prince vinrent à lui. Ayant fait la révérence,
ils lui dirent :
«Sire,
nous venons de bien loin pour vous montrer un beau portrait.
»
ls
tirèrent de leur valise le grand portrait de Rosette.
Lorsque le roi des paons l'eut bien regardé :
«Je
ne peux croire, dit-il, qu'il y ait au monde une si belle
fille !
-
Elle est encore cent fois plus belle, dit le roi.
-
Ah ! vous vous moquez, répliqua le roi des paons.
-
Sire, dit le prince, voilà mon frère qui est
roi comme vous. Notre soeur, dont voici le portrait, est
la princesse Rosette nous venons vous demander si vous voulez
l'épouser ; elle est belle et bien sage, et nous
lui donnerons un boisseau d'écus d'or.
-
Oui, dit le roi, je l'épouserai de bon coeur. Elle
ne manquera de rien avec moi, je l'aimerai beaucoup : mais
je vous assure que je veux qu'elle soit aussi belle que
son portrait, sinon, je vous ferai mourir.
-
Eh bien, nous y consentons, dirent les deux frères
de Rosette.
-
Vous y consentez ? ajouta le roi. Allez donc en prison,
et restez-y jusqu'à ce que la princesse soit arrivée.
»
Les
princes le firent sans difficulté, car ils étaient
bien certains que Rosette était plus belle. que son
portrait.
Lorsqu'ils
furent dans la prison, le roi allait les voir souvent et
il avait dans son château le portrait de Rosette,
dont il était si fou qu'il ne dormait ni jour, ni
nuit. Comme le roi et son frère étaient en
prison, ils écrivirent par la poste à la princesse
de faire rapidement sa malle et de venir le plus vite possible
parce que, enfin, le roi des paons l'attendait. Ils ne lui
dirent pas qu'ils étaient prisonniers, de peur de
l'inquiéter trop.
Quand
elle reçut cette lettre, elle fut tellement transportée
qu'elle pensa en mourir. Elle dit à tout le monde
que le roi des paons était trouvé, et qu'il
voulait l'épouser. On alluma des feux de joie, on
tira le canon ; l'on mangea des dragées et du sucre
partout.
Elle
laissa ses belles poupées à ses amies, et
le royaume de son frère entre les mains des plus
sages vieillards de la ville. Elle leur recommanda bien
de prendre soin de tout, (Je ne guère dépenser,
d'amasser de l'argent pour le retour du roi ; elle les pria
de conserver son paon, et ne voulut emmener avec elle que
sa nourrice et sa soeur de lait, avec le petit chien vert
Frétillon.
Elles
se mirent dans un bateau sur la mer. Elles portaient le
boisseau d'écus d'or et des habits pour dix ans,
à en changer deux fois par jour. Elles ne faisaient
que rire et chanter. La nourrice demandait au batelier :
«
Approchons-nous, approchons-nous du royaume des paons ?»
l
lui disait :
«
Non, non ! »
Une
autre fois elle lui demandait :
«
Approchons-nous, approchons-nous ? »
Il
lui disait
«
Bientôt, bientôt. »
Une
autre fois elle lui dit :
«
Approchons-nous, approchons-nous ? »
Il
répliqua
«
Oui, oui. »
Et
quand il eut dit cela, elle se mit au bout du bateau, assise
auprès de lui, et lui dit :
«
Si tu veux, tu seras riche à jamais. »
Il
répondit :
«Je
le veux bien !»
Elle
continua :
«
Si tu veux, tu gagneras de bonnes pistoles. »
l
répondit
«Je
ne demande pas mieux.
-
Eh bien, dit-elle, il faut que cette nuit, pendant que la
princesse dormira, tu m’aides à la jeter dans la
mer. Après qu'elle sera noyée, j’habillerai
ma fille de ses beaux habits, et nous la mènerons
au roi des paons qui sera bien aise de l'épouser
, et, pour ta récompense, nous te donnerons plein
de diamants. »
Le
batelier fut bien étonné de ce que lui proposait
sa nourrice ; il lui dit que c'était dommage de noyer
une si belle princesse, qu’elle lui faisait pitié
: mais elle prit une bouteille de vin, et le fit tant boire
qu'il ne savait plus rien lui refuser.
La
nuit étant venue, la princesse se coucha : son petit
Frétillon était joliment couché au
fond du lit, sans remuer ni pieds, ni pattes. Rosette dormait
à poings fermés, quand la méchante
nourrice, qui ne dormait pas, s'en alla quérir le
batelier. Elle le fit entrer dans la chambre de la princesse
; puis, sans la réveiller, ils la prirent avec son
lit de plume, son matelas, ses draps, ses couvertures. La
soeur de lait les aidait de toutes ses forces. Ils jetèrent
le tout à la mer ; et la princesse dormait de si
bon sommeil, qu'elle ne se réveilla point.
Mais
ce qu'il y eut d'heureux, c'est que son lit de plume était
fait de plumes de phénix, qui sont fort rares, et
qui ont cette propriété qu'elles ne vont jamais
au fond de l'eau ; de sorte qu'elle nageait dans son lit,
comme si elle eût été dans un bateau.
L'eau
pourtant mouillait peu à peu son lit de plume, puis
le matelas ; et Rosette, sentant de l'eau, eut peur d'avoir
fait pipi au dodo, et d'être grondée.
Comme
elle se tournait d'un côté sur l'autre, Frétillon
s'éveilla. Il avait le nez excellent ; il sentait
les soles et les morues de si près, qu'il se mit
à japper, à japper, tant qu'il éveilla
tous les autres poissons.
Ils
commencèrent à nager : les gros poissons donnaient
de la tête contre le lit de la princesse, qui ne tenant
à rien, tournait et retournait comme une pirouette.
Dame, elle était bien étonnée !
«Est-ce
que notre bateau danse sur l'eau ? disait-elle. Je n'ai
jamais été aussi mal à mon aise que
cette nuit. »
Et
toujours Frétillon qui jappait, et qui faisait une
vie de désespéré. La méchante
nourrice et le batelier l'entendaient de bien loin, et disaient
:
«
Voilà ce petit drôle de chien qui boit avec
sa maîtresse à notre santé. Dépêchons-nous
d'arriver ! » Car ils étaient tout près
de la ville du roi des paons.
l
avait envoyé au bord de la mer cent carrosses tirés
par toutes sortes de bêtes rares : il y avait des
lions, des ours, des cerfs, des loups, des chevaux, des
boeufs, des ânes, des aigles, des paons. Le carrosse
où la princesse Rosette devait prendre place était
traîné par six singes bleus, qui sautaient,
qui dansaient sur la corde, qui faisaient mille tours agréables
: ils avaient de beaux harnais de velours cramoisi, avec
des plaques d'or. On voyait soixante jeunes demoiselles
que le roi avait choisies pour la divertir. Elles étaient
habillées de toutes sortes de couleurs, et l'or et
l'argent étaient la moindre chose.
La
nourrice avait pris grand soin de parer sa fille ; elle
lui mit les diamants de Rosette à la tête et
partout, ainsi que sa plus belle robe : mais elle était
avec ses ajustements plus laide qu'une guenon, ses cheveux
d'un noir gras, les yeux de travers, les jambes tordues,
une grosse bosse au milieu du dos, de méchante humeur
et maussade, qui grognait toujours.
Quand
tous les gens du roi des paons la virent sortir du bateau,
ils demeurèrent si surpris, qu'ils ne pouvaient parler.
«
Qu'est-ce que cela ? dit-elle. Est-ce que vous dormez ?
Allons, allons, que l'on m'apporte à manger !
Vous êtes de bonnes canailles, je vous ferai tous
pendre ! » A cette nouvelle, ils se disaient :
«Quelle
vilaine bête ! Elle est aussi' méchante
que laide. Voilà notre roi bien marié, je
ne m'étonne point ; ce n'était pas la peine
de la faire venir du bout du monde. » Elle faisait toujours
la maîtresse, et pour moins que rien elle donnait
des soufflets et des coups de poing à tout le monde.
Comme
son équipage était fort grand, elle allait
doucement. Elle se carrait comme une reine dans son carrosse.
Mais tous les paons qui s'étaient mis sur les arbres
pour la saluer en passant, et qui avaient résolu
de crier : «Vive la belle reine Rosette ! », quand ils l'aperçurent
si horrible, ils criaient :
«
Fi, fi, qu'elle est laide »
Elle
enrageait de dépit, et disait à ses gardes
:
«Tuez
ces coquins de paons qui me chantent injures. »
Les
paons s'envolaient bien vite et se moquaient d'elle.
e
fripon de batelier, qui voyait tout cela, disait tout bas
à la nourrice :
«
Commère, nous ne sommes pas bien , votre fille devrait
être plus jolie. » Elle lui répondit
«Tais-toi,
étourdi, tu nous porteras malheur. »
L'on
alla avertir le roi que la princesse approchait.
«
Eh bien, dit-il, ses frères m'ont-ils dit vrai ?
Est-elle plus belle que son portrait ?
-
Sire, dit-on, c'est bien assez qu'elle soit aussi belle.
-
Oui, dit le roi, j'en serai bien content : allons la voir !»
Car
il entendit, par le grand bruit que l'on faisait dans la
cour, qu'elle arrivait, et il ne pouvait rien distinguer
de ce que l'on disait, sinon : « Fi, fi, qu'elle est laide
! » il crut qu'on parlait de quelque naine ou de quelque
bête qu'elle avait peut-être amenée avec
elle, car il ne pouvait lui entrer dans l'esprit que ce
fût effectivement de la jeune fille.
L’on
portait le portrait de Rosette au bout d'un grand bâton
tout découvert, et le roi marchait gravement après,
avec tous ses barons et tous ses paons, puis les ambassadeurs
des royaumes voisins. Le roi des paons était impatient
de voir sa chère Rosette. Dame ! quand il l'aperçut,
il faillit mourir sur place ; il se mit dans la plus grande
colère du monde ; il déchira ses habits ;
il ne voulait pas l'approcher : elle lui faisait peur.
«
Comment, dit-il, ces deux marauds que je tiens dans mes
prisons ont bien de la hardiesse de s'être moqués
de moi et de m'avoir proposé d'épouser une
magotte comme cela : je les ferai mourir. Allons, que l'on
enferme tout à l'heure cette pimbêche, sa nourrice
et celui qui les amène ! Qu'on les mette au fond
de ma grande tour ! »
D'un
autre côté, le roi et son frère, qui
étaient prisonniers, et qui savaient que leur soeur
devait arriver, s'étaient habillés de beau
pour la recevoir. Au lieu de venir ouvrir la prison, et
les mettre en liberté ainsi qu'ils l'espéraient,
le geôlier vint avec des soldats et les fit descendre
dans une cave toute noire, pleine de vilaines bêtes,
où ils avaient de l'eau jusqu'au cou.
«
Hélas ! se disaient-ils l'un à l'autre, voilà
de tristes noces pour nous. Qu'est-ce qui peut nous procurer
un si grand malheur ? »
ls
ne savaient au monde que penser, sinon qu'on voulait les
faire mourir.
Trois
jours se passèrent sans qu'ils entendissent parler
de rien. Au bout de trois jours, le roi des paons vint leur
dire des injures par un trou.
«Vous
avez pris le titre de roi et de prince, leur cria-t-il,
pour m'attraper et pour m'engager à épouser
votre soeur ! Mais vous n'êtes tous deux que
des gueux, qui ne valez pas l'eau que vous buvez. Je vais
envoyer des juges qui feront bien vite votre procès.
L'on file déjà la corde dont je vous ferai
pendre.
-
Roi des paons, répondit le roi en colère,
n'allez pas si vite dans cette affaire, car vous pourriez
vous en repentir. Je suis roi comme vous ; j'ai un beau
royaume, des habits et des couronnes, et de bons écus
; j'y mangerais jusqu'à ma chemise.
«Ho,
ho, vous êtes plaisant de nous vouloir pendre ! est-ce
que nous avons volé quelque chose ?»
Quand
le roi l'entendit parler si résolument, il ne savait
ou il en était, et il avait quelquefois envie de
les laisser partir avec leur soeur sans les faire mourir.
Mais son confident, qui était un vrai flatteur, l'encouragea,
lui disant que s'il ne se vengeait pas, tout le monde se
moquerait de lui, et qu'on le prendrait pour un petit roitelet
de quatre deniers. Il jura de ne leur point pardonner, et
il ordonna que l'on fît leur procès. Cela ne
dura guère : il n'y eut qu'à voir le portrait
de la véritable princesse Rosette auprès de
celle qui était venue, et qui prétendait l'être,
de sorte qu'on les condamna d'avoir le cou coupé,
comme étant menteurs, puisqu'ils avaient promis une
belle princesse au roi , et qu'ils ne lui avaient donné
qu'une laide paysanne.
L'on
alla à la prison leur lire cet arrêt et ils
s'écrièrent qu'ils n'avaient point menti -,
que leur soeur était princesse, et plus belle que
le jour, qu'il y avait quelque chose là-dessous quels
ne comprenaient pas, et qu'ils demandaient encore sept jours
avant qu'on les rit mourir ; que peut-être pendant
ce temps leur innocence serait reconnue. Le roi des paons,
qui était fort en colère, eut beaucoup de
peine à accorder cette grâce ; mais enfin il
le voulut bien.
Pendant
que toutes ces affaires se passaient à la cour, il
faut dire quelque chose de la pauvre princesse Rosette.
Dès qu'il fit jour, elle demeura bien étonnée,
et Frétillon aussi, de se voir au milieu de la mer
sans bateau et sans secours. Elle se prit à pleurer,
à pleurer tant et tant, qu'elle faisait pitié
à tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni
que devenir. « Assurément, disait-elle, j'ai été
jetée dans la mer par l'ordre du roi des paons ;
il s'est repenti de m'épouser, et pour se défaire
de moi il m'a fait noyer. Voilà un étrange
homme, continua-t-elle. Je l'aurais tant aimé !
Nous aurions fait si bon ménage ! » Là-dessus
elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s'empêcher
de l'aimer.
Elle
demeura deux jours ainsi, flottant d'un côté
et de l'autre de la mer, mouillée jusqu'aux os, enrhumée
à mourir, et presque transie. Si ce n'avait été
le petit Frétillon qui lui réchauffait un
peu le coeur, elle serait morte cent fois.
Elle
avait une faim épouvantable, elle vit des huîtres
à l'écaille, elle en prit autant qu'elle en
voulut, et elle en mangea. Frétillon ne les aimait
guère -, il fallut pourtant bien qu'il s'en nourrît.
Quand la nuit venait, une grande peur prenait Rosette, et
elle disait à son chien :
«
Frétillon, jappe toujours, de crainte que les soles
ne nous mangent. »
l
avait jappé toute la nuit, et le lit de la princesse
n'était pas bien loin du bord de l'eau. En ce lieu-là,
il y avait un bon vieillard qui vivait tout seul dans une
petite chaumière où personne n'allait jamais
: il était fort pauvre, et ne se souciait pas des
biens du monde. Quand il entendit japper Frétillon,
il fut tout étonné car il ne passait guère
de chiens par là. Il crut que quelques voyageurs
s'étaient égarés. Il sortit pour les
remettre charitablement dans leur chemin. Tout d'un coup
il aperçut la princesse et Frétillon qui nageaient
sur la mer ; et la princesse, le voyant, lui tendit les
bras et lui cria :
«
Bon vieillard, sauvez-moi, car je périrai ici, il
y a deux jours que je languis. » Lorsqu'il l'entendit parier
si tristement, il en eut pitié, et rentra dans sa
maison pour prendre un long crochet. Il s'avança
dans l'eau jusqu'au cou, et pensa deux ou trois fois être
noyé. Enfin il tira tant qu'il amena le lit jusqu'au
bord de l'eau. Rosette et Frétillon furent bien aises
d'être sur la terre. Elle remercia bien fort le bonhomme,
et prit sa couverture dont elle s'enveloppa. Puis, toute
nu-pieds elle entra dans la chaumière, où
il lui alluma un petit feu de paille sèche, et tira
de son coffre le plus bel habit de feu sa femme, avec des
bas et des souliers dont la princesse s'habilla. Ainsi vêtue
en paysanne, elle était belle comme le jour, et Frétillon
dansait autour d'elle pour la divertir.
Le
vieillard voyait bien que Rosette était quelque grande
dame, car les couvertures de son lit étaient toutes
d'or et d'argent, et son matelas de satin. Il la pria de
lui conter son histoire, et qu'il n'en dirait mot si elle
le souhaitait. Elle lui apprit tout d'un bout à l'autre,
pleurant bien fort, car elle croyait toujours que c'était
le roi des paons qui l'avait fait noyer.
«Comment
ferons-nous, ma fille ? lui dit le vieillard. Vous
êtes une si grande princesse, accoutumée à
manger de bons morceaux, et moi je n'ai que du pain noir
et des raves. Vous allez faire méchante chère,
et si vous m'en vouliez croire, j’irais dire au roi des
paons que vous êtes ici : certainement, s'il vous
avait vue, il vous épouserait.
-
Ah c'est un méchant, dit Rosette, il me ferait mourir
: mais si vous avez un petit panier, il faut l'attacher
au cou de mon chien, et il y aura bien du malheur s’il ne
rapporte la provision. »
Le
vieillard donna un panier à la princesse ; elle l'attacha
au cou de Frétillon, et lui dit :
«
Va-t'en au meilleur pot de la ville, et me rapporte ce qu'il
y a dedans. »
Frétillon
court à la ville -, comme il n'y avait point de meilleur
pot que celui du roi, il entre dans sa cuisine, il découvre
le pot, prend adroitement tout ce qui était dedans,
et revient à la maison. Rosette lui dit :
«
Retourne à l'office et prends ce qu'il y aura de
meilleur. »
Frétillon
retourne à l'office, et prend du vin blanc, du vin
muscat, toutes sortes de fruits et de confitures : il était
si chargé qu'il n'en pouvait plus.
uand
le roi des paons voulut dîner, il n'y avait rien dans
son pot ni dans son office. Chacun se regardait, et le roi
était dans une colère horrible.
«Eh
bien, dit-il, je ne dînerai donc point ! Mais
que ce soir on mette la brioche au feu, et que j'aie de
bons rôtis. »
Le
soir étant venu, la princesse dit à Frétillon
:
«Va-t'en
à la ville, entre dans la meilleure cuisine, et m'apporte
de bons rôtis. » Frétillon fit comme sa maîtresse
lui avait commandé, et ne sachant point de meilleure
cuisine que celle du roi, il y entra tout doucement. Pendant
que les cuisiniers avaient le dos tourné, il prit
le rôti qui était à la broche ; il avait
une mine excellente et, à voir seulement, faisait
appétit. Frétillon rapporta son panier plein
à la princesse. Elle le renvoya aussitôt à
l'office, et il apporta toutes les compotes et les dragées
du roi.
Le
roi, qui n'avait pas dîné, ayant grand-faim,
voulut souper de bonne heure ; mais il n'y avait rien :
il se mit dans une colère effroyable, et alla se
coucher sans souper. Le lendemain au dîner et au souper,
il en fut de même ; de sorte que le roi resta trois
jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se
mettre à table, l'on trouvait que tout était
pris.
Son
confident fort en peine, craignant la mort du roi, se cacha
dans un petit coin de la cuisine, et il avait toujours les
yeux sur la marmite qui bouillait. Il fut bien étonné
de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui n'avait
qu'une oreille, qui découvrait le pot, et mettait
la viande dans son panier. Il le suivit pour savoir où
il irait, il le vit sortir de la ville. Le suivant toujours,
il fut chez le bon vieillard.
En
même temps il vint tout conter au roi que c'était
chez un pauvre paysan que son bouilli et son rôti
allaient soir et matin.
Le
roi demeura bien étonné. Il demanda qu'on
allât le chercher. Le confident, pour faire sa cour,
y voulut aller lui-même et mena des archers : ils
le trouvèrent qui dînait avec la princesse,
mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre, et les attacha
de grosses cordes, ainsi que Frétillon.
Quand
ils furent arrivés, on alla prévenir le roi,
qui répondit :
«C'est
demain qu'expire le septième jour que j’ai accordé
à ces affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs
de mon dîner. »
Puis
il entra dans sa salle de Justice. Le vieillard se mit à
genoux, et dit qu'il allait lui conter tout. Pendant qu'il
parlait, le roi regardait la belle princesse, et il avait
pitié de la voir pleurer. Puis quand le bonhomme
eut déclaré que c'était elle qui se
nommait la princesse Rosette, qu'on avait jetée dans
la mer, malgré la faiblesse où il était
d'avoir été si longtemps sans manger, il fit
trois sauts tout de suite, et courut l'embrasser, et lui
détacher les cordes dont elle était prisonnière,
lui disant qu’il l’aimait de tout son coeur.
n
fut en même temps quérir les princes, qui croyaient
que c'était pour les faire mourir, et qui arrivèrent
fort tristes, en baissant la tête. L'on alla de même
quérir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent,
ils se reconnurent tous : Rosette sauta au cou de ses frères
; la nourrice et sa fille, avec le batelier, se jetèrent
à genoux et demandèrent grâce. La joie
était si grande que le roi et la princesse leur pardonnèrent
; et le bon vieillard fut récompensé largement
: il demeura toujours dans le palais.
nfin
le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi
et à son frère, témoignant sa douleur
de les avoir maltraités. La nourrice rendit à
Rosette ses beaux habits et son boisseau d'écus d'or,
et la noce dura quinze jours. Tous furent heureux, jusqu'à
Frétillon, qui ne mangeait plus que des ailes de
perdrix.
Le ciel veille pour nous, et lorsque
l'innocence
Se trouve en un pressant danger,
Il sait embrasser sa défense,
La délivrer et la venger.
A voir la timide Rosette,
Ainsi qu’un Alcion, dans son petit berceau,
An gré des vents voguer sur l’eau,
On sent en sa faveur une pitié
secrète ;
On craint qu’elle ne trouve une tragique
fin
Au milieu des flots abîmée,
Et qu’elle n'aille faire un fort léger
festin
A quelque baleine affamée.
Sans le secours du ciel, sans doute,
elle eût péri.
Frétillon sut jouer son rôle
Contre la morue et la sole,
Et quand il s'agissait aussi
De nourrir sa chère maîtresse.
Il en est bien en ce temps-ci
Qui voudraient rencontrer des chiens
de cette
espèce !
Rosette échappée au naufrage,
Aux auteurs de ses maux accorde le pardon.
O vous, à qui l’on fait outrage,
Qui voulez en tirer raison,
Apprenez qu’il est beau de pardonner
l’offense,
Après que l’on a su vaincre ses
ennemis,
Et qu’on en peut tirer une juste vengeance
!
La vertu vous admire, et le crime pâli